2016

Rapport de vendanges 2016



2016 : un millésime où les extrêmes se sont affrontés et dont on pourra dire encore une fois que l'on n'en a jamais vu de pareil...



Le calme est désormais revenu sur la Côte après le fracas des vendanges, le cliquetis des sécateurs et les chansons de vendangeurs. Le vigneron vit aujourd'hui dans sa cuverie où le raisin se transforme en vin... au début il gronde... puis il chantonne... les cuveries sont le théâtre du grand concert de l'année.



Dehors, les vignes changent lentement de couleur, comme si chaque nuit un peintre jetait ici du roux, là du pourpre et là de l'or, beaucoup d'or... que l'on découvre au matin, tableau lumineux et changeant.



Les décuvaisons sont à peine terminées ou proches de leur fin. Les vins s'installent peu à peu dans les fûts, au frais des caves, où ils vont vivre pendant les 18 mois d'élevage, si importants, qui les séparent de la mise en bouteilles.



Le moment est venu de retourner en arrière pour essayer de comprendre les phases du scénario incroyable qui nous a fait passer de la perspective d'une défaite totale, telle qu'on l'envisageait au printemps à, finalement, une réussite inespérée qui met dès maintenant 2016 au rang des millésimes les plus parfaits de ces dernières années.



Quand un vigneron bourguignon en rencontre un autre, par quoi débute leur conversation ? « Ah, si la gelée d'avril (et la grêle en plus pour certains) ne nous avait pas enlevé autant de notre récolte, quel millésime exceptionnel nous aurions eu ! ».



En effet, au printemps, le vigneron était comme Ulysse dans son Odyssée, lorsque Poséidon, furieux, le jette dans une tempête qui manque de le faire sombrer... mais heureusement d'autres dieux sont avec lui et une déesse aimante le sauvera...



L'année n'avait pas bien commencé, avec un hiver très doux pendant lequel nous n'avons connu aucune de ces périodes de gel et/ou de neige qui « nettoient » la vigne des restes des mauvais miasmes de l'année passée.




Résultat : le débourrement est précoce et il se fait par un temps doux et humide qui va se développer et se perpétuer pendant tout le printemps et même jusqu'à mi-juillet. 516 mm de pluie sont tombés entre janvier et mai sur la commune de Vosne-Romanée ! ce qui dépasse tous les cumuls constatés depuis la fameuse année 1910 restée légendaire par des précipitations qui avaient entraîné une perte quasi-totale de la récolte. On a l'impression un peu désespérante que la pluie ne s'arrêtera jamais !



Dans ce contexte où il y a très peu de journées sans pluie, le travail du sol et la protection phytosanitaire sont très difficiles à organiser. Il faut sauter sur les courtes « fenêtres » de temps sec qui s'ouvrent de temps à autre et ne pas les manquer, sans quoi on est envahi par l'herbe. Il faut surtout absolument défendre la vigne, car la présence et la pression de l'un des pires ennemis de la vigne, le mildiou, atteignent des niveaux jamais vus.



On a compté, au printemps, autour de 35 cycles ou « repiquages » de mildiou alors que normalement il n'y en a que quelques-uns et parfois quasiment aucun comme en 2015 !



En même temps, comme si la nature avait résolu de nous faire tomber de Charybde en Scylla, à la fin du mois d'avril, le vent du Nord chasse les nuages et amène le soleil, que nous attendions tous, mais en réalité c'est pour nous offrir trois jours de très fortes gelées matinales et, à notre très grande tristesse, malheureusement, le 27 avril au matin, nous retrouvons nos vignes de Montrachet, Bâtard-Montrachet, Echezeaux et Grands-Echezeaux dévastées, gelées. Dès les jours suivants les jeunes sarments tournent au noir, sèchent et commencent à tomber. Heureusement pour nous, la Romanée-Conti, La Tâche, le Richebourg, la Romanée-St-Vivant et les Corton sont peu ou pas du tout affectés par ce gel.



Quant à la pression mildiou, elle ne faiblit pas. On est obligé de traiter souvent. La lutte ne cessera pas jusqu'à la mi-juillet. Elle sera menée sans relâche et avec un dévouement total, le samedi ou le dimanche s'il le faut, par Nicolas Jacob et son équipe tout en restant dans le cadre de notre choix de la biodynamie où les seuls produits de défense autorisés sont le cuivre en quantité mesurée et le soufre.



Rester fidèle aux options bio que nous avons choisies il y a maintenant plus de 30 ans représente une perte en quantité, puisque la préservation de la récolte ne peut pas être aussi complètement assurée qu'elle l'est avec des produits chimiques, mais le gain en qualité par la concentration d'éléments constitutifs du raisin qui s'ensuit est bien supérieur à cette perte !



Ces conditions sont bien sûr très défavorables à la floraison. Celle-ci commence le 9 juin, c'est-à-dire plutôt tard par rapport aux années précédentes, mais surtout elle s'étale jusqu'au 25 juin, ce qui fait craindre une hétérogénéité de maturité du raisin... qu'on ne constatera finalement pas grâce à la chaleur qui va enfin venir.




En effet voilà qu'à partir du 15 juillet les pluies cessent et que s'installe un temps estival qui, ne cessera pas jusqu'aux vendanges et même au-delà.



Ce temps chaud et sec va être maintenu sur la Bourgogne par son allié le plus sûr, le vent du Nord, qui ne va pratiquement pas cesser d'être présent. Certains jours sont très chauds, proches de la canicule, mais le danger de vraie sécheresse, qui guettait et commençait à se manifester par des baies grillées sur la face la plus exposée au soleil de certaine grappes, est écarté par un court épisode pluvio-orageux autour du 15 août, puis par deux petites pluies bénéfiques qui arrivent au bon moment, début septembre pour la première et du 16 au 18 septembre pour la seconde, à quelques jours des vendanges.



Ces pluies ont libéré certaines vignes craignant la sécheresse où la maturité commençait à se bloquer, elles ont aussi entrainé un gonflement des baies et rétabli un bon équilibre entre la progression des sucres et la maturité phénolique, celle des rafles, des peaux et des pépins.



Ces conditions idéales ont aussi permis à la vigne de « se refaire » après les combats du printemps. Les vignes gelées notamment ont développé de nouveaux sarments qui permettront d'avoir du bois de taille pour l'an prochain et par conséquent de pouvoir envisager une récolte normale en 2017.



Le vigneron croit au miracle quand il se souvient de l'état des vignes fin avril, après le gel !



Ces mêmes conditions idéales font mûrir très rapidement les raisins, que ce soit de Pinot Noir ou de Chardonnay, et on vérifie une fois de plus combien, en fin de cycle, par temps chaud, ces deux cépages connaissent des élévations du degré potentiel qui peuvent aller extrêmement vite. On voit en même temps des accumulations d'anthocyanes et de tannins supérieures même à 2015 !



Nos analyses et dégustations de raisins nous montrent une récolte déjà mûre autour du 15 septembre, mais la magnifique qualité sanitaire du raisin nous incite à ne pas nous presser et nous attendons le jeudi 22 septembre, profitant ainsi de la dernière petite pluie, pour vendanger nos Corton qui, situés en Côte de Beaune, sont toujours les premiers à mûrir.



Puis, à partir du 23 septembre, nous passons à Vosne-Romanée où nous vendangeons tous les jours par grand beau temps jusqu'au 30 septembre des raisins noirs, d'une qualité sanitaire parfaite, gorgés de jus et de sucre, sans la moindre attaque de botrytis pour la deuxième année consécutive après 2015 et dans une ambiance de fête. Finies les peurs ! on n'entend plus que les chants des vendangeurs sous le soleil et cette sourde respiration de la terre qui se réchauffe et nous livre dans la joie le fruit qu'elle a enfanté.




Voici l'ordre des vendanges et les rendements très approximatifs constatés :



Corton : vendangé le 22 septembre, rendement 22hl/ha environ


Richebourg : vendangé les 23 et 24 septembre, rendement 24/ha environ


Romanée Conti : vendangée le 25 septembre, rendement 24hl/ha environ


La Tâche : vendangée les 24 et 25 septembre, rendement 31hl/ha environ


Romanée St Vivant : vendangée les 27 et 28 septembre, rendement 27hl/ha environ


Grands-Echezeaux : vendangé le 29 septembre, rendement 7hl/ha environ


Echezeaux : vendangé le 29 septembre, rendement 6hl/ha environ.



Les rendements sont moyens à normaux en Romanée-Conti, La Tâche et Corton qui n'ont pas été touchés par le gel. Ils sont un peu inférieurs en Romanée-Saint-Vivant et Richebourg où la partie nord de chacun de ces climats a été légèrement touchée. Ils sont de 6hl/ha à 7hl/ha seulement en Grands-Echezeaux et Echezeaux, mais nous nous y attendions et ce rendement est plutôt une bonne surprise par rapport à l'impression de désastre absolu qu'on avait au printemps. De plus le peu de raisin récolté est magnifique.



Le Montrachet, comme vous le voyez, a été écarté de la liste ci-dessus. C'est que les gelées l'ont tout particulièrement accablé. Au printemps nous pensions même qu'il n'y aurait pas de récolte du tout...Finalement il y avait quand même quelques raisins, mais en minuscule quantité, ce qui nous a décidés à lancer une opération solidaire avec six autres domaines possédant de la vigne sur la moitié du Montrachet située sur la commune de Chassagne-Montrachet (le Montrachet de la commune de Puligny-Montrachet a été plus épargné). Ces sept domaines (Amiot, Comte Lafon, Fleurot-Larose, Lamy-Pillot, Leflaive, Petitjean et nous-mêmes) ont récolté les quelques kilos de raisin récupérés par chacun dans sa vigne et les ont confiés au Domaine Leflaive qui s'est chargé de presser ces raisins et de les vinifier. Nous devrions obtenir au final 2 pièces de vin soit environ 600 bouteilles. Chacun aura en retour le nombre de bouteilles correspondant au poids de raisin apporté. L'idée est d'avoir une étiquette commune et, au moins pour une certaine quantité de ces bouteilles, de les mettre aux enchères au profit d'une oeuvre caritative qui fasse consensus.


2016 est donc une année à deux visages qui sont totalement inverses : l'une, celle que l'on a vu au printemps quand la nature a voulu terrasser le vigneron - mais celui-ci ne s'est bien sûr pas laissé faire ! - et l'autre, celle de l'été où, au contraire, le soleil est venu jusqu'au bout apporter sa bénédiction à la vigne comme s'il voulait aider ce même vigneron à remporter une victoire méritée ! On pourrait résumer en disant qu'en 2016 la nature a voulu accabler la vigne, mais a décidé d'être indulgente avec le raisin qu'elle a laissé mûrir dans les meilleures conditions possibles...


Le miracle bourguignon existe bien et le vigneron conservera 2016 longtemps dans sa mémoire...!



Mais, encore une fois, il convient de regarder comme un tout le cycle qui a amené la vigne du débourrement à la vendange. Nous étions désespérés au printemps et maudissions une nature hostile qui mettait en branle contre nous toutes ses forces négatives. Mais aujourd'hui, une fois la récolte rentrée, il faut considérer que ce sont sûrement les réserves d'eau accumulées pendant cette période humide qui ont permis à la vigne de passer sans dommage la période où la sécheresse menaçait. Quant au mildiou, nous l'avons combattu, mais il a laissé sa marque et celle-ci peut être regardée comme positive pour la qualité finale puisque les quelque 10% d'éclaircissage naturel constatés ont diminué le nombre de grappes et contribué à concentrer les éléments qui font la qualité du raisin.


En cuverie ces raisins livrés de la vigne parfaitement sains ne requièrent presque aucun tri. Ils sont soumis à un très léger éraflage. La macération pré-fermentaire de quelques jours est obtenue naturellement et les vinifications, sous la houlette attentive et dévouée, diurne et nocturne, de Bernard Noblet et de son équipe, se déroulent sans histoire, dans le calme et l'harmonie. La couleur des jus sort noire dès les premiers jours de cuvaison et les arômes qui se développent au fur et à mesure de la fermentation sont fins et généreux à la fois. Les températures de fermentation permettent les extractions équilibrées recherchées. Les cuvaisons sont de 20 jours en moyenne.


A l'heure où ces lignes sont écrites, la plupart des vins sont décuvés. Ils montrent des robes exceptionnellement profondes. Derrière les arômes encore primaires et leur caractère épicé, on perçoit déjà ce caractère noble du grand cru en millésime exceptionnel et, en bouche, ils montrent un équilibre fruit/acidité/tannins qui devrait les mener vers une finesse rare.



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